L’appareil photo n’est pas le même (un simple compact, l’occasion idéale pour expérimenter le format 1:1). On pourra aussi juger des possibilités de l’effet Toy Camera. Mais sans doute ne faut-il pas abuser de ce dernier.
L’appareil photo n’est pas le même (un simple compact, l’occasion idéale pour expérimenter le format 1:1). On pourra aussi juger des possibilités de l’effet Toy Camera. Mais sans doute ne faut-il pas abuser de ce dernier.
L’adage est bien connu, on retourne toujours à Venise un jour ou l’autre. On se remémore son pouvoir de fascination, les ruelles étroites, les innombrables ponts, les évocations mystérieuses à chaque coin de rue et l’on pense : oui, ce serait agréable de vagabonder à nouveau le long des canaux et de prendre le temps de s’imprégner des différentes ambiances… Alors on se décide pour de bon et le jour du départ qui approche est synonyme de joie et de légèreté.
Puis vient le voyage proprement dit ainsi que l’arrivée. Tout se passe comme prévu et le temps de prendre un vaporetto qui descend le Grand Canal pour se délester des bagages, on se projette déjà dans l’exploration systématique de ce formidable labyrinthe qu’est la ville… Sauf qu’une fois sur l’eau, c’est un véritable choc. La profusion de palais baroques ou gothiques sur les berges, les couleurs, cette impression de grandiose qui émane de l’ensemble… A cet instant la mémoire et les souvenirs ne sont rien. Ils ne sauraient restituer aussi intensément tant de beauté et de splendeur. C’est une véritable redécouverte. Et lorsque nous remettons les pieds sur la terre ferme nous sommes comme hébétés, et faut-il le préciser, plus enthousiastes que jamais.
En se baladant, l’abondance des détails architecturaux frappe. Aussi loin que porte le regard, il y a toujours une façade aux fenêtres vénéto-byzantines, un ancien puits sculpté, une patère étrange encastrée dans un mur décati qui nous attirent irrémédiablement… L’attention se doit d’être constante sous peine de manquer quelque chose de pittoresque (et ce n’est pas ce qui manque) et qui participe pleinement au charme de la cité, par nature insaisissable. Il faut laisser voguer son inspiration et se perdre volontairement dans la ville pour goûter sans réserve à ses trésors cachés. Le caractère secret joue un rôle important ici. Complices, nous acceptons ce jeu de piste où les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être : un passage dérobé et interminable aboutit parfois à une impasse mais peut aussi mener à des très belles cours totalement silencieuses et oubliées, des trouvailles qui relèvent en quelque sorte de la magie (incertitude, surprise). Même éblouissement lorsqu’on s’éloigne à peine d’une artère très touristique : en bifurquant une ou deux fois au hasard, plus aucun son ne nous parvient et l’alignement des portes fermées, souvent ornées, sont autant d’invitations au romanesque.
La tombée de la nuit achève de nous plonger dans un univers éminemment romantique. L’éclairage public étant minimal, le ciel et les canaux se confondent et les illusions se multiplient. Il n’est plus question de détails mais d’atmosphère. Un nombre très important d’appartements paraissent inoccupés. J’imagine qu’à l’instar des métropoles, vivre dans le centre n’est pas donné à tout le monde. A moins qu’investir à Venise de nos jours ne soit pas très porteur sur le long terme. Toujours est-il que vers 18 heures, on se croirait résolument seuls au monde et évoluant dans un décor de théâtre immense, presque issu d’un rêve. L’unique simulacre de vie se retrouve dans les masques de carnaval des vitrines, à la fois expressifs et extravagants. Ce n’est que sur la place St Marc, bien plus tard, que nous croisons à nouveau des gens qui bravent le froid pour venir admirer une des places les plus mythiques qui soient. On est loin de la cohue, parfaitement logique, qui y règne en journée.
Une partie de l’attrait que suscite Venise tient bien sûr de la magnificence de ses palais (en particulier le palais des Doges). On peut aussi penser à la grande renommée artistique de la Renaissance au Baroque, à son histoire millénaire. Mais sans doute son atout le plus précieux réside-t-il dans sa faculté à enflammer l’imagination. Les sources sont inépuisables et les possibilités multiples. Une ville sans automobile, ce n’est déjà pas banal. La confluence entre prestige, bizarreries de l’urbanisme d’époque, vestiges énigmatiques réutilisés et l’action du temps qui passe inexorablement participent au mythe.
A noter que les petites îles au nord (uniquement accessibles en bateau) valent d’être visitées : Burano, connue pour ses maisonnettes multicolores – un véritable festival – et Torcello au calme inquiétant. Cette dernière mérite qu’on s’y attarde un peu tant son aura est particulière. On y vient surtout pour la cathédrale bâtie au VIIème siècle dont les mosaïques magnifiques sont à la fois inspirées de l’art byzantin et roman. La sobriété du lieu inspire le respect (rien à voir avec le faste de l’intérieur de la basilique St Marc). Mais le reste de l’île semble impénétrable et sauvage. Très peu de personnes vivent encore ici, le silence prédomine, d’ailleurs tout est fermé. On découvre quelques fragments de bas-reliefs et des statuettes érodées aux abords de la place principale. Le sentiment d’isolement est toujours aussi tangible quoi qu’on fasse : une végétation touffue se dresse sur une partie de l’île, l’horizon, quant à lui, donne sur de maigres bancs de sables qui émergent de la lagune, et seule la navette qui assure la liaison avec Burano passe par l’embarcadère. Il va sans dire qu’une pointe d’angoisse surgit instantanément à la pensée de manquer la dernière.
Cette série date de l’été dernier et se focalise sur les éléments et sur les panoramas désertiques qu’offre cette région d’exception : le calme y est imposant et les paysages particulièrement avenants. Il est certain que quelque chose de primordial et de profond se dégage de ces reliefs d’où l’on se demande bien ce qui pourrait nous atteindre.

L’Adresse (le musée de la Poste) propose, depuis le 30 mai 2011, une rétrospective consacrée à un artiste allemand habituellement rattaché au courant du Land Art : Nils-Udo. L’artiste, qui se défend d’une telle filiation, réalise pourtant des installations en pleine nature et utilise exclusivement des matériaux découverts sur place : fleurs, bambous, pierres… Par contre sa démarche se veut avant tout un hymne dédié à la nature elle-même, il ne cherche nullement à l’exploiter mais au contraire à la magnifier.
L’exposition qui reprend une soixantaine d’oeuvres est aménagée en deux parties distinctes : tout d’abord les photographies grand format qui documentent les installations éphémères, puis la peinture avec laquelle Nils-Udo a renoué récemment. Pour être parfaitement honnête, je n’ai guère adhéré au style pictural des toiles (d’autres apprécieront assurément), trop aventureuses dans le choix des couleurs et trop éloignées, à mon goût, de l’harmonie qui se dégage des photographies. Quelques peintures demeurent néanmoins engageantes mais souffrent de la comparaison inévitable.
Il faut dire qu’au-delà des images, les installations se révèlent être un manifeste très efficace : maison d’eau, nid géant, bambous disposés en cercle, fissures de lave bordées de pétales… On pourrait imaginer les liens profonds et ancestraux véhiculés à travers tout un tissu de croyances. Mais sans doute une telle cosmogonie ne serait-elle pas pertinente face au désastre écologique moderne. Voici en réalité le véritable thème des productions de Nils-Udo : la place de l’homme dans la nature. S’il est rarement figuré, l’ombre dangereuse de celui-ci plane constamment sur le mécanisme de la nature à l’oeuvre. Ainsi l’artiste arrange divers éléments de manière onirique et nous rappelle que la beauté est née en substance du paysage.
Jusqu’au 1er octobre 2011
34, bd de Vaugirard, Paris 15ème
Il est d’usage, en vacances au bord de la mer, de consacrer les jours de (trop) mauvais temps à la culture. Et fort heureusement, la Bretagne est une terre conciliante. Outre les musées, la région dispose d’un formidable patrimoine original et inoubliable (littoral, églises anciennes, ports de pêche, passé celte, tombeaux mégalithiques etc.). Ce n’est pas un hasard si une myriade de peintres et d’écrivains sont venus dès le XIXème siècle explorer ces contrées alors ignorées. Il s’agit d’ailleurs du propos d’une exposition temporaire (jusqu’au 31 août) au musée des Beaux-Arts de Quimper : « De Turner à Monet, la découverte de la Bretagne par les paysagistes ». Exposition recommandée, ne serait-ce que pour la somptueuse Vue de Brest de Turner prêtée par la Tate Gallery, deux études de Redon et un tableau surprenant des dernières années d’Eugène Boudin qui flirte avec l’abstraction. La collection permanente du musée, où les photographies sont autorisées, propose quant à elle un fonds important de peintures issues des écoles françaises, italiennes et hollandaises (du XVIIème au XIXème siècle), mais aussi des chefs-d’oeuvre de la fameuse école de Pont-Aven ainsi que deux toiles de Wilhelm List (Sécession viennoise).
Pour en revenir aux joies et aux découvertes du patrimoine local, le site occupé par la chapelle Sainte Barbe du Faouët est peut-être la chose la plus enchanteresse de ce petit coin de Bretagne intérieure : la chapelle est encastrée sur un flanc de colline, et un escalier monumental la relie à un oratoire qui surplombe une forêt impénétrable. Il y règne une telle humidité qu’il arrive qu’un brouillard mystérieux vienne épaissir les bois recouverts de mousse et enserrer l’édifice religieux. D’aucuns seraient troublés par cette atmosphère presque oppressante, comme sortie d’une légende bretonne. Le fait est que le silence qui règne en ces lieux participe au mythe et nous parle en secret.
L’autre récompense inédite de ce voyage en Cornouaille est venue d’une incursion dans l’anse de Rospico. Au départ de la plage du même nom, et moyennant quelques minutes de marche sur le sentier côtier, le paysage finit par révéler des amas inattendus de roches rappelant nettement celles de granit rose de Ploumanac’h (Côtes d’Armor). L’énigme géologique est flagrante, d’autant plus que les roches retrouvent bientôt leur caractère accidenté et noirâtre. Puis, le temps de marcher sur les traces de Gauguin de Pont-Aven au Pouldu (où la célèbre « buvette de la plage » a été reconstituée jusque dans les décorations murales peintes par les artistes qui y résidaient), il nous faut déjà quitter la région. Nous sommes néanmoins réconfortés par la perspective de revenir un jour, tant l’appel de ces terres au prodigieux pouvoir d’évocation semble inévitable.
Bien peu de visiteurs du Centre Pompidou s’efforcent de ralentir le pas face à cette vitrine particulière et ne soutiennent que rarement la vision hallucinée de l’oeuvre à la fois horrifique et grotesque qu’elle contient : une sorte de Pinocchio décapité et sinistre qui trône au bout d’une cordelette, elle-même située au beau milieu d’une cage sous verre. Il s’agit pourtant d’un exemple singulier des recherches de figuration du sculpteur Alberto Giacometti et d’une expérience traumatisante pour l’artiste qui a cherché à exprimer un choc affectif intolérable.
Cette figure difforme et dérangeante, créée vers la fin des années 40, dérive directement d’un épouvantable souvenir de jeunesse. Giacometti, alors âgé de 20 ans et quittant pour la première fois son village natal de Suisse pour Venise, se retrouve compagnon de route d’un vieil homme. Coup du sort dramatique, ce dernier meurt soudainement d’un arrêt cardiaque et Giacometti dut veiller sur le cadavre toute la nuit. Que l’on s’imagine l’effroi d’être confronté à une telle situation et surtout ses conséquences nerveuses. Au-delà de l’émotion, le jeune Alberto fut sans doute sidéré par le caractère « impossible » d’une mort surprise et quasi instantanée. Peut-être est-ce la symbolique de ce « Nez » atrocement étiré et inouï ? Cette tête inhumaine rappelle fortement les masques de carnaval à l’apparence souvent surnaturelle et démoniaque. Cette célébration trouve son origine dans des rites très anciens associés aux cycles des saisons (fertilité, régénérescence). Un chaos de fin du monde bouleversait alors les conventions sociales le temps de la fête, et les âmes des morts revenaient parmi les vivants. Reste que l’idée de la cordelette résulte d’un cauchemar mettant en scène une araignée menaçante suspendue à son fil. Il est certain que cette tête de mort fait preuve d’hostilité (son nez est une lance qui s’échappe des limites de la cage). Même en ignorant son rictus figé, la tension est manifeste à travers cet appendice hypertrophié qui reflète l’angoisse de la propre fin de l’artiste.
Le traitement de l’espace se révèle original chez Giacometti car ses oeuvres se présentent rarement « grandeur nature ». C’est une question pertinente qui a assurément hanté le sculpteur. Ainsi les cages permettent d’évoquer les dimensions idéales d’un espace, tout en instaurant une distance avec le spectateur (quelle que soit sa proximité). L’appréciation de l’éloignement du sujet est aussi prise en compte : de nombreuses statues ont la taille de figurines, ce qui ne nuit en rien à leur aura de présence. L’une des références en la matière, aux yeux de Giacometti, se rencontre dans les représentations du prince Gudéa de la cité néo-sumérienne de Lagash (Louvre, Département des Antiquités Orientales) oscillant entre 40 et 100 centimètres de hauteur.
L’aspect brut, rugueux et inachevé des sculptures est pareillement caractéristique du travail de l’artiste traitant le plâtre à la main et au couteau. Souvent, il colore ses oeuvres de peinture, toujours dans le souci d’expressivité des figures. Lorsqu’il s’attelle au portrait d’un modèle, il s’applique avant tout à percevoir les traits fuyants d’une apparition unique, impalpable et absolue, conscient du temps qui passe et du néant qui condamne chaque être vivant.
Le musée Cernuschi ou « musée des Arts de l’Asie de la ville de Paris », est spécialisé dans les oeuvres extrême-orientales et plus particulièrement chinoises (de la période antique au XVème siècle de notre ère). Il s’agit de l’un des tout premiers établissements de ce type en Europe, suite au legs généreux d’Henri Cernuschi (collection et l’hôtel particulier qui l’abrite).
Depuis son inauguration en 1898, de nombreuses acquisitions et donations ont permis au musée de gagner en réputation ; il dispose aujourd’hui de douze mille pièces. La collection permanente (environ 900 oeuvres) est principalement constituée de statuettes funéraires et de vases de bronze chinois tout aussi admirables. Le fonds important de peintures est, quant à lui, rarement montré du fait de sa fragilité. A noter aussi un ensemble envoûtant de statuaire bouddhique daté du Vème au VIIème siècle et l’imposant bronze du Bouddha de Meguro de quatre mètres de hauteur (Japon, XVIIIème siècle) qui domine la pièce centrale.
Le musée des années 30 de Boulogne-Billancourt consacre une exposition aux femmes sculpteurs, ou devrait-on dire « sculptrices », visant à corriger l’habituel manque de visibilité qui pèse sur leurs productions (à quelques rares exceptions près). Elle rappelle aussi que les femmes ont investi cette sphère artistique dès le XVIIIème siècle et que certaines connurent la notoriété (prix, commandes). A travers une scénographie plaisante et colorée, les oeuvres sont regroupées par thème : atelier, portrait, nu, animal, scènes de genre, réalités modernes, art monumental et nouvelles formes.
Arrivé à Paris en 1904 afin de parachever sa formation aux Beaux-Arts, Constantin Brancusi, jeune diplômé, travaille très brièvement pour Auguste Rodin. Puis il se décide à rechercher sa propre voie à travers un style esthétique plus personnel et expose régulièrement au Salon des Indépendants. En 1916, il emménage impasse Ronsin (à proximité du quartier Montparnasse) où il reste jusqu’à sa mort en 1957. L’artiste occupe en fait deux ateliers (puis trois) dont il abat les murs pour disposer d’un espace de présentation de ses oeuvres. Peu à peu, cet environnement deviendra une obsession d’agencement : il n’hésite pas à échanger les socles, les différentes dispositions ou à remplacer une sculpture vendue par une copie de plâtre afin de ne pas trop déstabiliser ce microcosme délicat.
Légué par testament à l’état français, l’atelier comprend (outre les outils) plus d’une centaine de sculptures, presque autant de socles, une quarantaine de dessins et deux peintures, ainsi que de nombreuses photographies de l’ensemble prises par Brancusi lui-même. L’exposition temporaire « Brancusi, film, photographie : images sans fin » proposée par le Centre Pompidou donne un aperçu du travail photographique (et filmique) de l’artiste qui se servait de ce médium dès les années 20 pour consolider sa propre vision de l’atelier ou celle de ses propres oeuvres. Il s’agissait aussi de prolonger en image les réflexions sur ses créations avec une certaine part de mise en scène (éclairage, cadrage, tirage). La reconstitution à l’identique de l’atelier fut pleinement effective dans les années 70. La dernière installation date de 1997 dans un bâtiment conçu par l’architecte Renzo Piano.
Atelier de Brancusi, Place George Pompidou (Paris)
Entrée libre.